Les aires protégées pour préserver la biodiversité, la réponse à tout ?

Fabrice Pouliquen (20 Minutes)

« C’est la cible dont tout le monde parle », observe Sébastien Treyer, directeur général de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Celle qui risque d’accaparer l’attention à Montréal, où s’ouvre ce mercredi, jusqu’au 19 décembre, la COP15 « biodiversité ». L’enjeu, crucial, sera d’adopter un nouveau cadre mondial, pour la décennie 2020, en vue de préserver la biodiversité et d’assurer son utilisation durable.

Vingt et une cibles sont sur la table. Dont la troisième, celle qu’évoque Sébastien Treyer, qui vise à protéger au moins 30 % des mers et des terres d’ici à 2030. Une cible semblable figurait déjà dans les vingt objectifs d’Aichi, qui formaient le cadre pour la décennie 2010. Il s’agissait de placer, sous aires protégées, au moins 17 % des zones terrestres et d’eau intérieures et 10 % des zones marines et côtières d’ici à 2020. Des vingt objectifs, ce sera le seul relativement atteint.

Pas seulement protéger plus, mais mieux

Cette COP15 « biodiversité » doit donc acter la marche suivante, avec cet objectif 30×30. Qu’il ne figure pas dans l’accord final qu’adopteront les 197 parties présentes serait une surprise. « Une large coalition, celle de la haute ambition pour la nature et les peuples, pousse pour, indique Juliette Landry, chercheuse sur la gouvernance internationale de la biodiversité à l’Iddri ». Elle compte 130 pays dont la France, qui s’est fixé l’objectif d’atteindre ces 30 % dès cette année.

Mais l’enjeu n’est pas seulement quantitatif. « Tout autant que protéger plus, il faut aussi protéger mieux », insiste Juliette Landry. Façon de dire que les aires protégées ne sont pas efficaces à tous les coups. Comment les définir déjà ? C’est une première difficulté que souligne Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). « La question peut paraître simple, mais il n’y a pas de consensus international sur le statut d’une aire protégée et la façon de la protéger », explique-t-elle, en jugeant peu probable que cette COP15 y parvienne.

Le spectre des aires de papier

Dès lors, ce sera à chaque pays de faire ce travail de définition, avec le risque que cet objectif « 30×30 » soit atteint avec une part d’« aires de papier ». Autrement dit, des aires jugées inefficaces sur leurs performances ou le manque de moyens qui leur sont alloués.

La France n’est pas à l’abri de ses coquilles vides. Le terme même d’aire protégée recouvre une multitude de statuts dont les degrés de protection varient. Dans la liste figure les zones Natura 2000. « Une évaluation de 2016 du Museum national d’histoire naturelle montrait que, dans la majorité, ces espaces Natura 2000 étaient dans un état dégradé », indiquait à 20 Minutes Denis Couvet, président de la FRB, en janvier 2021. De son côté, dans un rapport de décembre 2020, Océana estimait que 96 % des aires marines protégées européennes autorisent des activités destructrices. « 70 % des 3.449 AMP Natura 2000 évaluées sont affectées par au moins une menace majeure*, 80 % en France », précisait l’ONG.

Une aire protégée digne de ce nom doit-elle alors mettre la nature sous cloche, en y interdisant toute activité économique ou presque ? Pas forcément, répond Robin Goffaux. Le chargé de mission « biodiversité et agriculture » à la FRB met à part les points chauds de biodiversité dans le monde, qui abritent une grande richesse en la matière mais sont gravement menacés par l’homme. « Il paraît nécessaire de les placer sous protection forte avant qu’il ne soit trop tard, indique-t-il. Mais ces zones ne sont pas très étendues. »

Ce ne serait qu’une petite partie du 30×30. Pour le reste, Robin Goffaux évoque la nécessité de réponses graduées. « Il faut savoir où placer le curseur entre la préservation de la biodiversité et son utilisation durable, résume-t-il. Un autre impératif – souvent facteur de réussite d’une aire protégée – est d’associer dans la gestion les populations autochtones et communautés locales et de s’appuyer sur leur savoir-faire et pratiques du moment qu’ils sont durables. »

Insérer le critère de l’efficacité

L’équation n’est pas simple, mais pas impossible. La réserve de développement durable de Mamiraua, en Amazonie brésilienne, fait ainsi figure de belle réussite. Elle est souvent citée en exemple pour avoir su mêler sciences et savoir traditionnels et obtenu des résultats spectaculaires, notamment sur le pirarucu, poisson géant d’eau douce**. On pourrait en citer d’autres, assure Robin Goffaux. Pas toujours duplicables en revanche, tant les contextes différents d’un territoire à protéger à l’autre.

En revanche, il y a une condition de réussite commune à tout projet d’aires protégées que souligne le chargé de mission : celle d’assurer le suivi, dans le temps, de son efficacité. Signe encourageant, ce critère de l’efficacité figure, pour l’instant, dans la cible 3. Robin Goffaux y voit la volonté de ne pas se soucier seulement du volume de surface protégée en 2030 mais aussi de leur qualité. Autre point positif : « Pour ne pas répéter l’erreur faite pour les 20 objectifs d’Aichi, l’accent est beaucoup plus mis sur le « monitoring », poursuit-il. C’est-à-dire la nécessité d’avoir des points d’étapes réguliers, jusqu’à 2030, sur la façon dont chaque pays décline ce nouveau cadre mondial. » Y compris donc sur leurs aires protégées.

Ne pas oublier les 70 % restant

Mais gare à ne pas trop se focaliser sur ces aires protégées. C’est une crainte qu’on soulève tant à l’Iddri qu’à la FRB : que le 30×30 devienne l’objectif totem mis en avant, en oubliant les enjeux biodiversités sur les 70 % restant du globe. « Plusieurs publications scientifiques ont montré que, même dans les aires protégées, il peut y avoir des pertes de biodiversité du fait des activités non durables qu’on autorise autour », rappelle Hélène Soubelet.

Elle renvoie sur celle qui avait fait grand bruit à sa publication, en octobre 2017, en estimant à près de 80 % la baisse du nombre d’insectes dans soixante aires naturelles protégées en Allemagne. « Je préférerais presque un accord un peu moins ambitieux, avec un objectif à 25 % par exemple, en échange d’avancées majeures sur les autres cibles, notamment celles ayant trait à l’agriculture », dit même Sébastien Treyer.



Lien sûr https://www.20minutes.fr/planete/4012886-20221207-cop15-aires-protegees-preserver-biodiversite-reponse-tout#xtor=RSS-149

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